Débunkons le gauchisme

Débunkons le gauchisme

L'acceptation de la mondialisation néo-libérale par les gauchistes

«C'est la gauche qui accepte le mieux les règles du libre-échange»

— 31 octobre 2011 à 12:38
 
  • «C'est la gauche qui accepte le mieux les règles du libre-échange»

 

Dans son livre Leur grande trouille (éditions Les Liens qui libèrent), le journaliste François Ruffin, fondateur du journal Fakir, prend la défense du protectionnisme. Il dénonce l'ostracisme autour de cette option économique, et les ambiguïtés de la gauche antilibérale elle-même à ce sujet.

 

Depuis l'écriture de cet ouvrage, Arnaud Montebourg a pris la défense du protectionnisme avec le succès que l'on sait. Sentez-vous le vent tourner?

 

Montebourg est devenu un héraut du protectionnisme. Mais, dès le lendemain de la primaire socialiste, le discours dominant est redevenu le même, les partisans du libre-échange sont retombés sur leurs pieds. Montebourg a vu ses idées dénoncées comme proches du nazisme ou du stalinisme. Aucun des principaux candidats ne défendra le protectionnisme en 2012.

 

Pourquoi vous, journaliste dans un journal d'enquête sociale, avez-vous décidé d'écrire un livre pour défendre le protectionnisme?

 

Parce que j'étais fatigué d'assister à des défaites en permanence. Je suis d'Amiens, j'ai donc eu l'occasion d'assister en première ligne au massacre de l'industrie locale. Jusqu'à la nausée. Cela fait deux ans que je ne me suis pas rendu dans une usine en fermeture, parce que c'est toujours la même chose, les mêmes discours. Si on n'a pas de solution à proposer, c'est inutile, il ne reste qu'un sentiment de dégoût. La cause est toujours la même, et ceux qui ont le regard le plus lucide là-dessus, ce sont les patrons, qui expliquent par exemple comment ils se font bouffer par la métallurgie turque, indienne etc.

 

Seraient-ils plus lucides que les syndicats?

 

En tout cas, il y a une logique chez les patrons. Comment s'indigner qu'ils aillent produire dans les pays où la fiscalité est la plus basse, les normes sociales et environnementales les moins élevées? C'est tout à fait logique. Si l'on veut que ça change, il faut changer les règles du jeu. Or, ces règles, c'est encore la gauche qui les accepte les mieux. Le libre-échange n'est qu'une option économique, mais elle en a fait une valeur morale, en assimilant les métissages culturel et économique.

 

Vous décrivez un étonnant dialogue avec Olivier Besancenot, où celui-ci déclare que le protectionnisme fait le jeu des patrons...

 

On observe une alliance objective entre le patronat, qui tire profit du libre-échange, et une extrême-gauche qui renvoie dos à dos celui-ci et le protectionnisme, en faisant miroiter une révolution ouvrière internationale que je souhaite, mais à laquelle je ne crois pas à court ou moyen terme. Marx, en son temps, prêchait pour le libre-échange, parce qu'il pensait que cela créerait des tensions qui conduiraient à l'internationale ouvrière. Il a perdu son pari, mais au moins le choix était clair. Alors que, Besancenot, je ne vois pas quel pari il fait. Ne pas choisir entre libre-échange et protectionnisme, c'est rester dans l'altermondialisme, espérer que des séries de sommets militants pourront influer sur les grands chefs d'Etats...

 

Faites-vous la critique d'un certain «folklore» de gauche, plein de bonnes intentions, mais inefficace?

 

J'en fais partie aussi de ce mouvement. Il a eu une fonction importante de repolitisation, notamment dans les années 1990, lorsque certains annonçaient la fin de l'histoire et le libéralisme pour toujours. Mais aujourd'hui, on touche aux limites de l'altermondialisme, dont on ne voit pas très bien sur quoi il pourrait déboucher.

 

Vous expliquez que c'est notamment l'exaltation du «métissage culturel» qui a facilité l'acceptation du libre-échange commercial par la gauche. Du coup, la mise en place du protectionnisme sera-t-elle aussi inséparable d'une revalorisation de la culture nationale?

 

Je pense que ça va avec. Moi, je n'ai pas de problème avec l'idée de nation. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit fondée sur la pureté de la race. Certains prônent le métissage tout en condamnant le protectionnisme. D'autres prônent le libre-échange des marchandises, mais le protectionnisme pour les hommes. Pas question de taxer les roulettes en aluminium chinoises, ce serait du fascisme. En revanche, on peut créer des brigades qui vont en Libye ou au Niger pour empêcher l'immigration vers l'Europe.

 

Quelles seraient les frontières de ce protectionnisme?

 

Il s'agit de faire coïncider l'espace économique et l'espace politique. Si cet espace doit être plurinational, ce ne pourra pas être, je pense, l'Europe à 27. Par contre, on voit bien que la Grèce, l'Italie, l'Espagne et la France, par exemple, font face aux mêmes problèmes, c'est donc dans cet espace que l'on pourrait mettre en place le protectionnisme. Dans le pire des cas, on peut imaginer que ce sera une politique nationale.

 

Parmi les attaques régulièrement portées contre les partisans du protectionnisme, il y a un «égoïsme» qui voudrait empêcher les pays du Sud de commercer avec nous et de se développer.

 

Je réponds que le protectionnisme, essentiel pour les travailleurs de France, est un impératif pour les pays du Sud, et notamment pour leurs paysans. Il faut tout faire pour que ces pays ne se voient pas imposer le libre-échange, pour qu'ils aient les moyens de choisir eux-mêmes leur politique. Contrairement à le version libérale de l'histoire économique, pas un seul grand pays – Etats-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Japon,... – ne s'est industrialisé sans être passé par une phase de protectionnisme dur.

 

Marine Le Pen a-t-elle joué un sale tour à la gauche en récupérant le discours protectionniste?

 

La gauche lui a tout simplement abandonné le terrain. D'où la nécessité de récupérer des outils de politique économique et un discours favorable au monde ouvrier, deux choses délaissées par la gauche. Quant au Front national, rappelons-nous que le protectionnisme est un moyen, pas une finalité. Cette politique, on la veut pour quoi faire? Relever les impôts pour aller vers plus d'égalité, redonner du travail aux salariés français, relever les normes écologiques et fiscales, ça, n'est pas dans le programme du FN. Le protectionnisme, aujourd'hui, relève de l'évidence pour beaucoup de personnes. Raison de plus pour ne pas laisser ce boulevard au Front national.

 

Recueilli par Dominique Albertini
 
 
Source : Libération


17/04/2016
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